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Patriarcat d'Antioche et de Jerusalem

La troisième Rome

 

Quand Moscou se proclame « troisième Rome »
Rome, Constantinople, Moscou : comment ces trois villes se sont-elles trouvées en concurrence au gré de l’histoire ?
D’où vient le titre de « nouvelle Rome » ?

Rome, la Ville éternelle. Le rayonnement de la Rome antique sur le monde civilisé du bassin méditerranéen est tel qu’au début de l’ère chrétienne, la cité est reconnue comme première cité, indétrônable. Terminologie adoptée par les premiers chrétiens, plus ouvertement encore quand l’empereur Constantin se convertit au christianisme et autorise les fidèles à pratiquer leur culte sans avoir à se cacher.

Mais il n’a pas fallu longtemps pour que, Rome étant livrée aux peuples barbares, Constantin se réfugie à Byzance. C’en est fini, au moins pour quelque temps, du rayonnement de Rome, qui reste néanmoins chère aux fidèles chrétiens, comme la ville de saint Pierre et saint Paul.

Au IVe siècle, l’Empire romain étant à défendre sur son flanc oriental, c’est un nouvel ancrage qui se dessine. Donnant son patronyme à la cité, Constantin transforme alors Byzance en Constantinople, capitale vite qualifiée de « Rome byzantine » ou encore « deuxième Rome ».

En 451, et constatant l’effondrement de l’Empire romain, le deuxième­ concile de Constantinople reconnaît la ville et décrète que « l’évêque de Constantinople est le second après celui de Rome. Cependant l’évêque de Constantinople aura la préséance d’honneur après l’évêque de Rome, puisque cette ville est la nouvelle Rome ». Une primauté politique, tandis qu’à Rome, le pape exerce toujours son autorité, plus stable encore à partir du VIIIe siècle avec la création des États pontificaux.

Quand Moscou s’empare-t-elle du titre de « Rome » ?

En 1054, les Églises d’Orient et d’Occident se séparent : c’est le schisme qui donne naissance à l’orthodoxie avec, premier des patriarches, celui de Constantinople. Seule Constantinople peut encore prétendre au titre de capitale du monde chrétien pour les orthodoxes, la Rome catholique étant dans l’erreur.

Quant à l’Église orthodoxe russe, elle n’apparaît vraiment qu’à la fin du Xe siècle, pour croître assez vite. C’est notamment le pouvoir politique qui intervient : en 1589, le tsar Boris Godounov pousse à la création du Patriarcat de Moscou pour que l’Église orthodoxe russe soit autonome, autocéphale et non plus sous l’autorité séculaire de Constantinople. D’autant plus qu’en 1453, Constantinople est conquise par les Ottomans… Le titre de « Rome éternelle » se trouve en déshérence.

À l’autorité de Moscou, gardien de l’orthodoxie, ne manquait plus que le titre de « troisième Rome » suggéré par la voix du moine Philothée de Pskov, dans les années 1510-1511. Ainsi s’exprime-t-il dans un courrier adressé au grand-prince Basile III : « Sachez, tsar très pieux, que tous les empires appartenant à la religion chrétienne orthodoxe sont maintenant réunis dans votre empire : vous êtes le seul empereur des chrétiens du monde entier. Après vous, nous attendons l’Empire qui n’aura pas de fin… Deux Rome sont tombées, mais la troisième demeure et il n’y en aura pas de quatrième. »

Que représente le titre de « troisième Rome » ?

Jamais deux sans trois… Et la troisième est présentée comme la dernière, parce qu’étant une forme d’accomplissement, parce que la symbolique du chiffre trois est hautement spirituelle. Il n’y a pas que la puissance spirituelle de l’Église moscovite qui est avancée : c’est aussi une réalité politique. Le message suggère une prédominance sur Rome et Constantinople : « Et maintenant sur la terre entière rayonne, plus éblouissante que le soleil, la sainte Église catholique apostolique de la troisième nouvelle Rome », avait encore écrit Philothée.

Moscou s’affirme comme le centre historique de l’orthodoxie, cherchant à développer son autorité au XVIe siècle sur « toutes les Russies » comprenant la Russie, les principautés slaves et aussi la Biélorussie et l’Ukraine. Mais le titre de « troisième Rome » n’est guère avancé durant la constitution de cet empire. Pierre le Grand (1682-1725) n’a pas besoin de l’appui ecclésial pour s’imposer, transférant même la capitale de Moscou à Saint-Pétersbourg. C’est le tsar Alexandre II, au XIXe siècle, qui reprend les écrits du moine Philotée, dans une vision « romantique », considèrent les historiens.

Moscou, troisième Rome pour le monde orthodoxe ?

Avec plus de cent millions de fidèles, l’Église orthodoxe russe représente près de la moitié du monde orthodoxe. Un poids considérable qui conduit les autorités russes à provoquer bien souvent le patriarche de Constantinople, Bartholomeos Ier, reconnu comme « premier parmi ses égaux ». La reconnaissance par Constantinople de l’Église orthodoxe ukrainienne autocéphale en 2019 a provoqué la colère de l’orthodoxie russe.

Depuis dix siècles d’existence, l’Église russe s’impose comme étant le défenseur de l’orthodoxie, aussi bien en termes spirituels que politiques. Un lien si fort qu’elle a traversé les régimes et les divergences. « Si nous les Russes, nous en venions à tout perdre – territoires, populations, gouvernement –, il nous resterait, encore et toujours, l’orthodoxie », affirmait le dissident Alexandre Soljenitsyne.

Depuis le 24 février, début du conflit russe avec l’Ukraine, les interventions du patriarche Kirill participent à cette vision d’une Église affirmant sa primauté, au service d’une politique : « Pour Vladimir Poutine, la religion sert l’ordre social et la morale familiale. En échange, l’Église et son patriarche apportent un discours religieux à l’idéologie en place », analyse le théologien orthodoxe Jean-François Colosimo.

L’image de la « troisième Rome », qui préfigure la cité céleste, alimente non seulement les imaginaires culturels des fidèles russes mais aussi sans doute, les engagements politiques et militaires d’un Vladimir Poutine soutenu par Kirill, patriarche de Moscou et de toutes les Russies. La troisième Rome est en passe de devenir une citadelle assiégée.

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